Au Salon du livre de La Tuque, j’ai abordé une question qui mérite qu’on s’y arrête : dans un couple à la retraite, le « assez » de l’un peut être différent de celui de l’autre. On peut partager une vie, avoir préparé cette étape ensemble et ne pas se sentir prêts à utiliser son argent au même moment.
Imaginons simplement deux réactions devant un projet de voyage. Une personne se dit que le moment est venu d’en profiter. L’autre se demande si cette dépense pourrait leur manquer plus tard. Cet exemple ne cherche pas à donner raison à l’une ou à l’autre. Il montre que, derrière une décision en apparence financière, il peut y avoir deux façons de regarder l’avenir.
Quand on dit « assez », de quoi parle-t-on?
Le mot semble précis. Pourtant, il peut contenir plusieurs attentes. Assez pour payer les dépenses courantes? Pour réaliser certains projets? Pour traverser des imprévus? Pour aider les enfants? Pour conserver son autonomie? Deux personnes peuvent employer le même mot sans penser à la même chose.
Pour l’un, avoir assez peut signifier retrouver une liberté longtemps attendue. Pour l’autre, cela peut vouloir dire préserver une marge de sécurité. Ces deux préoccupations méritent d’être entendues. Le désir de profiter n’est pas nécessairement un manque de prudence, tout comme l’hésitation à dépenser n’est pas automatiquement un refus de vivre.
La question devient plus utile lorsqu’on la précise : assez pour quelle vie, pour quels engagements et avec quelle place laissée aux imprévus? Cela permet de parler des attentes réelles plutôt que de chercher immédiatement un montant sur lequel s’entendre.
Nous n’arrivons pas tous à la retraite avec la même histoire
Le rapport à l’argent ne commence pas le jour où l’on cesse de travailler. Il peut porter la trace de périodes difficiles, d’une enfance où il fallait compter, d’un revenu irrégulier ou d’une responsabilité longtemps assumée envers la famille. Ce qui semble aujourd’hui très prudent peut avoir eu beaucoup de sens à une autre époque.
Les deux conjoints n’ont pas non plus nécessairement eu les mêmes revenus, les mêmes possibilités d’épargne ni le même rôle dans les décisions financières. Avoir pris ces décisions ensemble ne signifie pas que chacun connaît les comptes, les sources de revenus et les engagements avec la même aisance.
Avant de demander à l’autre de se sentir rassuré, il vaut donc la peine de se demander s’il comprend les repères sur lesquels repose notre propre confiance. Expliquer une situation n’est pas la même chose que répéter que tout ira bien.
Les chiffres sont nécessaires, mais ils ne répondent pas à tout
Une réflexion sur l’utilisation du patrimoine doit tenir compte des ressources, des dépenses, des engagements et des incertitudes. Le sentiment d’avoir assez ne remplace pas cette analyse. À l’inverse, présenter des chiffres ne suffit pas toujours à faire disparaître une inquiétude.
Il est utile de distinguer deux questions. La première concerne ce que la situation financière permet raisonnablement d’envisager, selon les hypothèses retenues. La seconde concerne ce qui aiderait chacun à être à l’aise avec la décision. On peut avoir besoin d’explications supplémentaires, de mieux comprendre les conséquences d’un projet ou de savoir ce qui conduirait à revoir le plan.
L’objectif n’est pas d’obtenir la certitude que rien ne changera. Il est de comprendre sur quoi repose la décision et quelles incertitudes demeurent. Au besoin, un professionnel peut aider à clarifier ces éléments en tenant compte de la situation particulière du couple et de chacun des conjoints.
Parler de la vie souhaitée avant de débattre de la dépense
Une discussion devient vite difficile lorsqu’elle commence par « tu dépenses trop » ou « tu ne veux jamais profiter ». Ces étiquettes laissent peu de place à ce que chacun essaie d’exprimer. Derrière une même dépense, l’un peut voir une occasion de vivre quelque chose ensemble, tandis que l’autre voit une réserve qui diminue.
On peut plutôt commencer par le projet lui-même. Pourquoi nous tient-il à cœur? Qu’est-ce qu’il nous permettrait de vivre? Est-il important pour les deux? Qu’est-ce qui nous ferait hésiter? Cette conversation peut aussi révéler qu’on s’entend sur le projet, mais pas sur son ampleur, son calendrier ou les informations nécessaires pour le décider.
Décider ensemble n’exige pas d’avoir tous les mêmes goûts. Il peut y avoir des projets communs et des aspirations personnelles. Les nommer permet de discuter de leur place sans supposer que chacun souhaite exactement la même retraite.
Quelques questions à se poser à deux
Choisissez un moment où il n’y a pas de dépense urgente à trancher. Prenez quelques minutes pour répondre séparément aux questions suivantes, puis partagez vos réponses. Ce n’est ni un test ni une façon de déterminer qui a raison.
- Qu’est-ce que j’aimerais que notre argent nous permette de vivre pendant la retraite?
- Qu’est-ce que je cherche à protéger lorsque j’hésite à utiliser cet argent?
- Quel projet ne voudrais-je pas remettre à plus tard sans en avoir vraiment discuté?
- Quelles informations me manquent pour participer pleinement à nos décisions?
- Qu’est-ce qui devrait nous amener à revoir une décision prise aujourd’hui?
À l’écoute des réponses, essayez d’abord de comprendre avant de proposer une solution. Une inquiétude concernant les imprévus ne se clarifie pas nécessairement de la même façon qu’une incertitude sur les revenus ou qu’un désir d’aider les enfants. Plus la préoccupation est précise, plus on peut identifier ce qui mérite d’être approfondi.
Chercher une direction commune, pas une réponse identique
Il n’est pas nécessaire de régler toute la retraite en une conversation. On peut commencer par un projet, préciser les questions encore ouvertes et convenir de ce qu’il faut vérifier avant de décider. Les attentes peuvent aussi évoluer : ce qui semblait essentiel au départ peut prendre une autre place avec le temps.
Le « assez » de l’un ne doit pas devenir une réponse imposée à l’autre. Mais la différence ne devrait pas non plus rester un sujet qu’on évite. À la retraite, comprendre ce que chacun souhaite vivre et protéger est une façon de donner un sens partagé aux décisions financières. Comprendre le « assez » de l’autre, sans oublier le sien : voilà un bon point de départ pour décider ensemble.